Collier royal et boule de cristal

« Beaucoup de savants occultistes rapprochent les propriétés du cristal de celles de l’eau. Suivant les anciens Romains, le théologien médiéval Marbode, évêque de Rennes, n’hésite pas à écrire en son Lapidaire que « le cristal est de la glace durcie pendant de nombreuses années. […] Soumise au soleil, elle engendre du feu et enflamme habituellement l’amadou qu’on lui présente. Mélangée à du miel, elle est donnée au miel, elle est donnée aux mères qui allaitent : grâce à cette boisson les seins se remplissent de lait. »
Et que le cristal tire son pouvoir de l’eau, de nombreux faits semblent le vérifier. Les mages affirment que l’eau — dont le cristal serait une sorte de fossile — l’eau, donc, principe nourricier de toutes choses, possède de grandes qualités divinatoires. Et c’est chose assurée que souvent les étendues d’eau parlent aux hommes. Au Tibet, à la mort de chaque Dalaï-Lama, les moines consultent les eaux du lac Lahmo-Latsso, appelé aussi le lac des visions, afin que celles-ci leur révèlent la prochaine réincarnation de leur guide. Que le cristal et l’eau soient considérés par les savants occultistes comme une seule et même chose semble expliquer pourquoi l’humaniste Jean Bodin, grand spécialiste en barbecue de sorcières, définit en sa Démonomanie des sorciers, la cristallomancie comme divination par « glaces ou verres cristallins », les verres auant été auparavant remplis d’eau. Et l’on se trompe en soutenant que Joseph Balsamo, le Comte de Cagliostro, lisait l’avenir dans une boule de cristal. Il se servait d’une carafe d’eau, tout bêtement. Ce qui tendrait à prouver que malgré sa renommée, il avait su garder des goûts simples. Néanmoins, beaucoup de voyants rapportent qu’il est plus difficile de lire l’avenir dans de l’eau pure que du cristal. Ils semblent avoir raison, le pauvre Cagliostro ayant eu malgré son savoir, et en se servant de sa carafe, quelques problèmes de lecture aux conséquences fâcheuses.
Cagliostro était protégé par le fameux cardinal de Rohan. Ce prince de l’Église était tant fasciné par son mage qu’il avait fini par croire que Cagliostro « était Dieu lui-même ». Quand on est cardinal, c’est quelque peu préoccupant, mais ce qui angoissait particulièrement Rohan, c’était le mépris que lui portait la reine Marie-Antoinette. Il aurait fait n’importe quoi pour devenir son ami.
Cagliostro, quant à lui, connaissait une prostituée qui ressemblait comme deux gouttes d’eau à la reine. Il la présenta alors à une aventurière du nom de Madame de la Mothe, qui avait un grand besoin d’argent. Et Madame de la Mothe eut une idée très malhonnête. Elle savait le cardinal prêt à tout pour être aimé de la reine. Elle organisa donc une entrevue entre le sosie de Marie-Antoinette et le cardinal de Rohan, un peu sot, qui crut vraie la fausse reine. Laquelle demanda au cardinal, ébahi, de lui avancer de l’argent, pour qu’elle puisse acquérir en secret le plus fantastique collier qui fût jamais. La vraie reine aimait les bijoux, c’était connu, et le cardinal ne se douta de rien. Le marché fut conclu, Madame de la Mothe se proposant de jouer les intermédiaires dans la transaction. Or, quelque temps auparavant, la vraie reine avait refuser d’acheter ce même collier ; son prix était si élevé qu’il aurait fallu endetter follement le royaume. Mais de cela, Rohan n’avait aucun souvenir, car Cagliostro avait organisé une séance de voyance pendant laquelle il avait prédit au prélat, grâce à sa carafe d’eau, que la reine serait tellement heureuse de recevoir le collier, qu’elle lui accorderait désormais toutes ses faveurs, et qu’il serait nommé premier ministre… La suite de l’histoire, connue sous le nom de « l’Affaire du collier de la reine », ne vit pas se réaliser exactement les prédictions de Cagliostro. Lorsque Rohan vint réclamer à la vraie reine l’argent qu’il avait avancé à la fausse, Marie-Antoinette, tout étonnée, le prit très mal. Et notre cardinal, au lieu de devenir premier ministre, finit à la Bastille. On peut donc affirmer que Cagliostro s’est affreusement trompé dans cette histoire.
Lors de son procès, le malheureux voyant tenta de se défendre en commençant son discours par « je ne suis d’aucune époque ni d’aucun lieu… »
Alors beaucoup de savants occultistes, qui pensaient malgré tout que Cagliostro était un grand devin, crurent qu’il avait trouvé la pierre philosophale et qu’il jouissait de l’immortalité. »

David Whal — « TRAITÉ DE LA BOULE DE CRISTAL sous la forme d’une dissertation savante, au cours de laquelle on tentera de découvrir les formes, usages, origines et nature d’un objet si mystérieux et tant secret, qu’avant ce livre, personne n’avait jamais songé à en écrire un » — éd. Riveneuve – Archambaud éditeur (p.13-16) 2014

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